Le revenu universel, une bonne idée ?

(Texte publié dans la revue L'Écologiste n°47 de juin-août 2016, reproduit avec son aimable autorisation.)

L'idée du revenu universel est désormais sérieusement discutée sur tous les bords de l'échiquier politique. Il n'est pas pensé comme une aide sociale, mais comme une allocation inconditionnelle versée à chacun quel que soit son revenu, le laissant libre de choisir de travailler ou non. Voici le point de vue de Vincent Cheynet.

L'être humain vient au monde recevant tout, ne donnant rien. Il est plongé dans le liquide amniotique chaud avant de rejoindre l'air froid. Il vivra quand même une phase transitoire : l'« âge du sein », où toutes ses pulsions seront quasiment immédiatement comblées.

Pourquoi revenir ici sur cet état dont nous naissons ? Parce que la psychologie la plus élémentaire nous rappelle, que nous le voulions ou non, que nous avons tous ce souvenir et le fantasme de cet état paradisiaque dans un coin de notre tête. Cette considération première sur la condition humaine, toute personne désirant s'engager pour le bien commun ne se la rappellera jamais assez. En effet, tout militant doit se demander si ce qu'il présente dans un premier temps comme un progrès humain et social ne recouvre pas en fait une régression infantile inconsciente. « Les féministes de mai 68 dont je faisais partie montraient qu'ils idéalisaient quelque peu l'autre sexe. Sans le savoir, nous rêvions d'une société féminisée dans laquelle la femme contribuerait à édifier un monde plus juste et plus égalitaire sans être conscients que notre fantasme cachait parfois une revendication incestueuse, celle - d'un monde à jamais sous le couvert de la bienveillante protection de la mère », analyse ainsi le psychanalyste junguien Alain Valterio. (1)

Le revenu universel est au coeur d'une perspective néolibérale

Pas d'écologie régressive

Cette aspiration à la régression pour retrouver la fusion maternelle peut prendre les noms sympathiques de « Terre-mère », de « Buen vivir » ou autres termes au masque alléchant. On la voit à l'oeuvre dans un film culte pour les écologistes, La Belle verte de Coline Serreau, où la vision angélique de la nature qui est représentée, loin de sa régulièrement cruelle réalité, ne peut conduire qu'à la désillusion, avec ses conséquences. Cette régression puérile prend des formes multiples : par exemple désirer recevoir sans jamais participer à l'effort collectif, cette dernière position étant celle par excellence du fœtus et du nourrisson. Cette proposition ne peut bien sûr que paraître dans un premier réflexe qu'éminemment sympathique face à celui qui rappelle les conditions de la justice.

Au-delà de toutes les critiques sur le revenu inconditionnel, que nous n'avons pas la place de développer ici, sa remise en cause centrale nous semble dans cette matrice. C'est pourquoi à l'inverse de propositions évidentes et de bons sens - par exemple le refus de la multipropriété ou de la rente - cette idée a trouvé une adhésion immédiate dans notre société traversée par l'idéologie libérale, à commencer chez certains militants écologistes qui pourtant se présentent comme les plus radicaux anticapitalistes.

Peut-on recevoir sans jamais participer à l'effort collectif ?

Ainsi, au dernier salon lyonnais Primevère fut donnée une conférence intitulée : « Le revenu inconditionnel au coeur d'un trajet de décroissance. » (2) Voilà qui aurait bondir Tolstoï, Lanza del Vasto ou Gandhi. Car si l'idée d'un revenu inconditionnel est étrangère, et plus sûrement opposée à la décroissance (3), elle est en revanche logiquement au coeur de la perspective libérale. Ce n'est pas pour rien que cette proposition a été conçue hier notamment par Milton Friedman et qu'elle est défendue aujourd'hui par les économistes les plus ultra-libéraux. (4)

Le chercheur Evgeny Morozov observe que « le gratin des nouvelles technologies [est] devenu l'un des plus fervents soutiens du revenu garanti pour tous [...]. De Marc Andreessen, l'influent cofondateur de Netscape, à Tim O'Reilly, l'illustre pionnier du web 2.0, les gourous de la Silicon Valley débordent d'enthousiasme pour ce projet qui consiste à accorder à tout individu, qu'il travaille ou non, les moyens de subvenir à ses besoins essentiels. » (5) Le capitalisme libéral et numérique a besoin d'une anthropologie régressive pour accentuer son offensive : nous transformer tous en éternels nourrissons habités par le « souvenir du sein de la mère », c'est-à-dire en adultes malades.

Travailler ou être assisté ?

François Brune, le « pape de l'antipub » et collaborateur du Monde diplomatique, note : « Ce qui me stupéfie, chez tous ceux qui réclament un 'revenu universel', c'est l'idée que j'aie droit à tous mes droits sans avoir à me soucier de tous mes devoirs. La juste notion serait de définir ce qu'en échange d'un 'revenu universel' j'aurais à fournir comme labeur universel ! Sous couvert d'une opinion progressiste, ces utopistes étendent à tous l'idéologie du 'vivre de ses rentes' qui caractérisait l'ambition des bourgeois du XIXe siècle ! Tout homme qui veut vivre dignement désire mériter par son ouvrage les moyens de son existence : c'est le mépriser que d'envisager d'en faire un assisté à vie. »

 

Le travail comme luxe et nécessité

Au XIXe siècle justement, un précurseur de la décroissance comme John Ruskin soulignait que : « Sans aucun doute, le travail est un luxe, et un très grand luxe. C'est en fait à la fois un luxe et une nécessité ; aucun homme ne peut conserver ni la santé du corps ni celle de l'esprit sans lui. » (6) On mesure à quel point, en un siècle, l'idéologie libérale a imprégné la société, y compris les franges qui se voudraient subversives. Dans mon dernier essai Décroissance ou décadence, (7) j'avertissais à ce sujet : « Le rôle des partisans du revenu et de la gratuité inconditionnels aura été de tenter de subvertir ce qu'il y a de subversif dans la décroissance, c'est-à-dire la possibilité de sevrage : elle vient ainsi retourner la décroissance contre elle-même pour en faire le support d'une théorie du retour au stade buccal. »

Cette invitation à ne pas confondre régression infantile et projet émancipateur, parasitisme et gratuité, ne vaut bien sûr pas que pour le revenu inconditionnel, elle doit interroger toute l'attitude militante. On connaît les dégâts que font les bons sentiments, la démagogie, qui ne sont le plus souvent que le masque pervers de la volonté de toute-puissance. ?


Notes
(1) Alain Valterio, Névrose psy, éditions Favre, 2014.
(2) 26 février 2016. A noter que de la même une tribune ce salon écologiste qui fait référence fut offerte aux... transhumanistes ! Avant d'être quand même annulée.
(3) Le philosophe antilibéral Jean-Claude Michéa remarquait que cette proposition de revenu inconditionnel ne pouvait « certainement pas être le fondement éthique d'une société socialiste. » (La Décroissance, n° 100, juin 2013).
(4) Les ultra-libéraux Gaspard Koenig, Marc de Basquiat, Jean-Marc Daniel, Main Madelin sont en France des promoteurs du revenu inconditionnel. Milton Friedman (1912-2006) est sans doute l'économiste ultra-libéral le plus influent du XXème siècle.
(5) Evgeny Morozov, « L'utopie du revenu garanti récupérée par la Silicon Valley », Blog du Monde diplomatique, 29 février 2016.
(6) John Ruskin, Il n'y a de richesse que la vie, Le Pas de côté, 2012 (édition originale : Unto this last, 1862). À noter que cet auteur n'hésitait pas à affirmer que « tout homme, toute femme, tout garçon, toute fille [...] s'ils refusaient de travailler [...] devraient être forcés, sous la plus stricte obligation, aux labeurs nécessaires les plus pénibles et les plus dégradants, notamment dans les mines... » !
(7) Vincent Cheynet, Décroissance ou décadence, Éditions Le Pas de côté, 2014.


L'ECOLOGISTE n°47 - VOL17 N°2, JUIN-AOUT 2016

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La Décroissance, N° 101 – juillet-août 2013

La saloperie que nous n’achèterons pas : Le revenu inconditionnel

(reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur)

Des activistes se sont emparés de la question de la décroissance pour faire valoir leur revendication centrale de « dotation inconditionnelle d’autonomie », c’est-à-dire non pas d’un minimum social, mais d’un salaire versé à vie par l’État que l’on travaille ou non. Effronté, je me permets de leur poser ci-dessous quelques questions sans doute triviales, sûrement très bêtes et vulgaires, voire « de droite donc d’extrême droite donc nazies ».
– Le travail est-il seulement un asservissement, ou peut-il être un moyen nécessaire d’épanouissement et de reconnaissance sociale ?
– Passer de la survalorisation du travail à sa dévalorisation, n’est-ce pas passer de sa divinisation à sa diabolisation, soit les deux faces d’une même pièce ?
– La richesse devant bien être produite, ne risque-t-on pas de créer une caste de néo-aristocrates menant une vie oisive en vampirisant la société ?
– Beppe Grillo en Italie a fait campagne en promettant un revenu inconditionnel de 1 000 euros par mois. Cela équivaudrait à environ 1 200 euros en France. Combien de personnes s’arrêtent de travailler à ce tarif ? Combien en profitent pour travailler au noir ?
– Combien de personnes sont-elles capables de faire des activités de loisirs à vie sans vouloir travailler au noir en plus ?
– La gauche défendant traditionnellement les travailleurs, est-ce être de droite que d’affirmer que le travail a une valeur ?
– Si certains décident de s’arrêter de travailler, quid alors du partage du travail ?
– Selon Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, 80 % de la population mondiale serait surnuméraire dans le cadre du productivisme actuel. Pour les empêcher de se révolter, la technologie numérique jouerait le rôle de la Soma, drogue euphorisante du roman Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Jointe au revenu inconditionnel, elle permettrait de nourrir de junkfood cette masse pour qu’elle « se tienne tranquille ». Cette proposition ne risque-t-elle pas de jouer ce jeu ?
– Une société autre que reposant sur le productivisme le plus élevé, la consommation massive d’énergie et la mise en servitude de toute une partie du globe est-elle capable de proposer à toute une partie de la population de vivre dans l’oisiveté ?
– De quelle cohérence peuvent se targuer ceux qui exècrent un État décrit comme « intrinsèquement totalitaire » et qui réclament son sein à vie ?
– Comment financer une telle mesure en pleine crise de la dette alors que l’heure est à la responsabilité pour réduire les déficits, au moins par solidarité avec ceux qui vont nous succéder ?
– Cette proposition ne risque-t-elle pas de réjouir les grands médias si désireux de faire passer les objecteurs de croissance pour de doux irresponsables voire de dangereux démagogues ?

Raoul Anvélaut


« L’escargot aristocrate », estampe de la Révolution française. L’aristocratie vivant oisivement en vampirisant la société est symbolisée par... un escargot.

 

« Celui qui
croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Kenneth Boulding (1910-1993), président de l'American Economic Association.

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