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Hervé Kempf est-il devenu un objecteur de croissance ?

Nous avons la plus haute estime et admiration pour le travail d’Hervé Kempf, journaliste au Monde spécialiste des questions environnementales. Non seulement pour son engagement pour l’écologie, mais aussi pour celui, par exemple, pour la Palestine, à nos yeux une cause toute aussi importante, car c'est le refus de l'injustice qui est notre moteur. Les prises de positions du journaliste dénotent, radicalement, de la ligne éditoriale de son journal. Elles y sont très minoritaires (et c'est peu dire). Toutefois, faut-il faire d’Hervé Kempf un objecteur de croissance ? La réponse est apportée par le journaliste lui-même. Hervé Kempf affirme mot pour mot que la décroissance est un débat dépassé, que le débat croissance/décroissance n’a plus lieu d’être : « J'en suis venu à penser qu'on n'a pas de raison de se disputer parce que nous sommes déjà en décroissance. Je ne parle pas de la crise économique. Je dis que même si cette année tout allait bien au royaume du capitalisme et que la France était à 2 % de croissance du PIB, les Etats-Unis à 4 % de croissance du PIB, et la Chine à 10 % de croissance du PIB, nous serions en décroissance. Pourquoi sommes-nous déjà en décroissance ? Parce que nous sommes en décroissance de la capacité de la biosphère à supporter les activités humaines. La biodiversité décroît. Le système océanique décroît dans sa capacité, dans son potentiel de vie. Nous sommes en décroissance. Et donc, je crois que quelque part, nous ne sommes plus dans le débat pour ou contre la décroissance. En tout cas, moi, il ne m'intéresse pas, parce que nous sommes en décroissance. Alors, pourquoi est-ce qu'on a un débat ? Parce que quand on parle de la décroissance, on parle du PIB, la croissance du produit intérieur brut. (...) Le problème est qu'on a un mauvais instrument, un instrument complètement fou. (…) Donc je ne sais pas s'il y a besoin de s'étriper sur la croissance ou la décroissance, puisque l'instrument qui nous permet conventionnellement de mesurer ce qu'on appelle la croissance de l'économie est totalement vicié parce qu'on sait qu'il ne mesure pas la croissance de l'économie dès lors que l'économie, dans une société, dans un système, dans une planète qui est totalement heurtée, confrontée à la question de sa soutenabilité physique, ne peut plus durer. (…) Pour moi, vous avez bien compris, je n'ai pas de problème avec la croissance ni avec la décroissance, parce que le débat est en quelque sorte maintenant mal posé. C'était important que vous le lanciez, c'était important que des gens d'Attac, par exemple, réagissent très vivement, on a tous suivi ce débat, maintenant il nous faut faire avancer le débat. Un, nous sommes déjà en décroissance, considérée dans son interaction avec la sphère de l'environnement naturel et des activités sociales. Deux, même si l'on restait dans la croissance économique, l'instrument qu'on a n'est plus le bon instrument. Et puis troisième chose, quand je fais des débats, il y a toujours dans la salle quelqu'un qui me dit, “et la décroissance ?”. Parce que je n'emploie pas le terme de “décroissance”, j'emploie le terme de “baisse de la consommation matérielle”. Ce n'est pas la même chose. Pourquoi ? Parce que malgré la fougue de Paul Ariès, la décroissance, cela heurte dans la société. C'est bien que vous fassiez ce boulot, que vous marteliez, mais voilà, ce qui est important aussi, c'est d'arriver à communiquer, à parler, à échanger, à faire en sorte que la société évolue vers quelque chose. Et décroissance, quand même, au bout d'un moment, ça bloque pour une grande partie de la population. Alors qu'en revanche, je suis extrêmement surpris, quand je parle de baisse de la consommation matérielle, c'est extrêmement bien reçu et compris, et il y a un vrai échange. » (conférence à Paris au M'PEP - 29-12-2008). Pour Hervé Kempf la décroissance heurte et est contre-productive (contrairement à sa thèse selon idée de la baisse de la consommation matérielle, qui serait, elle, très bien reçue par nos compatriotes) et finalement la remise en cause de la croissance rencontrerait à trop d’objections. La bonne solution serait une croissance dématérialisée qui permettrait de réduire notre consommation.

Hervé Kempf explique sa position, ici à France Inter : « Y’a tellement d’objections à cette idée [la décroissance] que je préfère employer “la baisse de la consommation matérielle” pour pouvoir dire à ceux qui sont attachés à l’idée de croissance : “écoutes, si tu diminue ta consommation matérielle mais que tu augmentes ta consommation de services, d’activité humaines comme l’éducation, l’agriculture ect. Tu auras toujours le même PIB, tu seras pas en décroissance. » (14-1-2009 – La-bas si j’y suis, France Inter). Même constat en conférence à Paris  : « Ok tu (Guillaume Duval) veux garder ta croissance et ton PIB bon mais si très schématiquement tu produis une Mercedes à 40 000 euros et plutôt qu’avoir ta Mercedes à 40 000 euros tu as un ou deux instituteurs en banlieue de Lyon ou de Paris ou de Marseille qui vont faire un bon boulot et qui vont être payé 40 000 euros, le PIB c e sera la même chose et je donc crois que c’est à ça que nous devons réfléchir c’est à dire que baisse de la consommation matérielle peut rester dans le cadre de la pensée économique dominante… »

Le clivage qui nous sépare ici est central car, loin de constituer une simple nuance, il nous divise sur la raison fondatrice de notre travail. En effet, pour les objecteurs de croissance, la « croissance bio » ou « la croissance des services » infinies sont aussi irrationnelles que la croissance industrielle : le temps comme la matière ne sont pas extensibles à l'infini et manger sans limites des tartines de Roquefort sur du pain bio rend à coup sûr aussi obèse que de se goinfrer de Mac Do. Contrairement à Hervé Kempf, les objecteurs de croissance pensent que la « croissance dématérialisée » n’est pas possible, et moins encore souhaitable. La pseudo croissance « dématérialisée » engendre un report sur une accélération temporelle. Cette dernière fait partie intégrante de notre bonne vielle croissance. Elle constitue même un fléau qui est une des bases de leur engagement. C’est le fameux « toujours plus vite, toujours plus loin, toujours plus souvent ». Il est la matrice du productivisme. Cette accélération infernale nous coupe de nous-mêmes et éjecte en premier lieu les plus faibles d’entre-nous incapables de suivre un rythme toujours plus inhumain. De surcroît, cette rhétorique est particulièrement perverse car, sous couvert de contestation du tout économique, elle enferme à nouveau dans l’idéologie du sans limites.

La thèse de cette croissance « dématérialisée » signifierait aussi, à nos yeux, à tous les coups condamner les plus défavorisés au serrage de ceinture. Hervé Kempf se prononce, avec beaucoup d’autres, comme Nicolas Hulot, pour une croissance qui « scinde les flux ». Libre à lui, mais le journaliste du Monde doit alors assumer sa position. On ne peut pas tenir deux positions antagonistes en même temps en déclarant à la fois « la croissance verte est une illusion » et en l'affichant comme la seule solution. Pour les objecteurs de croissance, cette « croissance qui scinde les flux » est une énième escroquerie destinée à empêcher de mettre en lumière l'impossiblité de pousuivre dans la voie de la croissance économique infinie, qu'elle soit rose, rouge ou verte. Sur ce sujet Hervé n’est donc pas un allié des objecteurs – comme il n'en n'est pas un ennemi – mais il rejoint le camp de tout nos très nombreux contradicteurs pour une « autre » croissance. La réalité est que remettre en cause la croissance marginalise inévitablement dans un système où la croissance est une obsession qui relève davantage de la religion que de la raison. Peu s’aventurent à le faire dans le monde médiatique par peur d’être bannis de la parole publique voire de perdre leur emploi.

Bernard Charbonneau, écrivain visonnaire, écrivait en 1980, dans son ouvrage Le Feu vert : « Le développement, donc la nécessité de le freiner, devrait être le delenda est carthago à chaque instant rappelé, faute duquel les diverses critiques ou actions du mouvement écologique manquent d’un fondement. S’il veut désigner un adversaire, le nucléaire n’en indique qu’un aspect, tandis que le développement les englobe tous. (…) En choisissant le train contre l’auto sans mettre en cause le développement, on en arrive à soutenir le TGV, donc un pas de plus vers la destruction de la Bourgogne. Tandis que si l’on pose la vraie question : pourquoi Paris-Lyon en deux heures au lieu de quatre ? La réponse devient très claire. (…) Les innombrables menaces qui mobilisent les écologistes et risquent de les disperser ne sont que les multiples effets d’une seule cause : la religion, donc la pratique aveugle du développement (ou croissance) technique et économique. (…) C’est sur ce point que les vrais défenseurs de la nature et de l’homme se distingueront des zélateurs officiels de “l’environnement” et de “la qualité de vie”. » (ré-édition Parangon 2009)

Là où Hervé Kempf passe du statut d’adversaire à celui d’ennemi de la décroissance, c'est lorsqu'il amalgame sciemment cette dernière à la crise. Il vide ainsi la décroissance de son sens politique. « Nous sommes déjà en décroissance considéré dans son interaction de la sphère de l’économie avec la sphère de l’environnement et des activités sociales (…) ». (6-12-2008, M’PEP) « Nous sommes déjà en décroissance si, en termes économiques, on considère qu’il y a un capital naturel. » (conférence à Amiens, 14-2-2009). Pour les objecteurs de croissance, ce jeu réthorique constitue un travail de sape de leur travail qui ne peut que les opposer au journaliste du Monde voire légitimement les fâcher. C’est une méthode davantage destinée à discréditer les contradicteurs plutôt qu’à nourrir le débat. Le journaliste sait très bien que l’idée de la décroissance pour laquelle nous militons n’est pas plus une récession économique qu’elle n’est une raréfaction des ressources naturelles, pas davantage que l’antiproductivisme ne signifie un arrêt de la production. Décroissance et antiproductivisme sont, bien évidemment, un même projet politique.

L’amalgame malhonnête : « la décroissance, c’est la crise » est repris en cœur par les chiens de garde de l'ordre dominant, de Daniel Cohn-Bendit à Nicolas Demorand. Vient d'ailleurs de pointer une nouvelle trouvaille pour discréditer le projet politique de la décroissance : le réduire à une simple « décroissance quantitative » dans certains secteurs, accompagnée bien sûr par une croissance d'autres secteurs. Le jeu rhétorique est tout autant malhonnête mais il est bien utile pour éviter de parler du projet de société des objecteurs de croissance. Il a été usé jusqu’à la corde par Nicolas Hulot pendant la campagne de promotion de son film.

Bien entendu, nous partageons une très grande partie de nos analyses avec Hervé kempf. En revanche, nous divergeons radicalement sur certaines autres qui sont à nos yeux essentielles, et pas seulement sur ce point évoqué plus haut. Par exemple, nous ne pensons pas qu’une simple remise en cause de l’« oligarchie » permettrait de remettre en cause un modèle tout entier. C’est à nos yeux une thèse « gauchiste » qui élude le fait que notre société produtiviste « fait système ». Certes, les responsabilités n'y sont pas égales, et la responsabilité de certains est même très lourde, mais ceux qui y contribuent à tous les niveaux ont leur degré de responsabilité. Ce type de thèses séduira bien évidemment les « camarades », elles n’en demeurent pas moins démogagogique. Un exemple concret : remettre en cause les 4 X 4 ne remet en rien en cause la civilisation de l'automobile dans son ensemble.

Le soutien d'Hervé Kempf aux thèses du « consensus » nous gênent aussi énormément ; elles constituent à nos yeux tout simplement un déni de l'idée démocratique, celle-ci se fondant l’établissement d’un clivage, d’un dissensus, le premier d’entre-eux étant celui de la majorité et des oppositions.

Nous ne partageons pas non plus l’analyse du journaliste du Monde sur Teddy Goldsmith, le fondateur de la revue The Ecologist, qui pour nous est un penseur de l’écologie réactionnaire, mot que nous employons pourtant précautionneusement. Hervé Kempf écrit : « on pourrait qualifier [Teddy Goldsmith] de conservateur si ce mot avait encore un sens. Un courant que l’écologie politique ne saurait oublier, sous peine de s’assécher et de se stériliser. (...) bon vivant, sachant que bien manger et rire est le meilleur moyen de faire jaillir l’étincelle qui lancera le feu des idées. Un homme de convivialité, sans laquelle l’écologie ne serait que triste morale. » (28-8-2009) Accréditer la thèse selon laquelle ceux qui font preuve d’esprit critique face aux idées noires seraient des durs à jouir est absurde.

Nous nous posons aussi des questions face à son site internet Reporterre. Peut-on être journaliste au Monde, quotidien de combat contre les thèses antiproductivistes, et en même se poser en porter-drapeau de sa contestation, y compris la plus radicale ? N’y a t-il pas un risque de confusion des genres ? Ce site représente d’ailleurs bien cette confusion qui règne dans l’écologie ; on y retrouve certes des véritables résistants au productivisme mais aussi, et surtout, tout ce que l’écologie de marché compte d’apôtre du capitalisme vert (Daniel Cohn-Bendit, Nicolas Hulot, Brice Lalonde…)

Comme l’observe la pyschanalyste Véronique Hervouët, la « dévaluation de l'Homme est accélérée par la mondialisation médiatique et économique. Celle-ci  consiste à faire gouverner des masses toujours plus vastes et anonymes par un nombre toujours plus restreint d’individus hypermédiatisés. Il en résulte une division de la collectivité humaine en deux catégories : - une masse d’êtres humains anonymés, tels un bétail, auxquels est affecté implicitement un statut de “sous-hommes”-  Et une petite élite mondiale de sujets hyper-identifiés, gratifiés d’exorbitants privilèges économiques et symboliques  leur conférant un statut d'exception qui confine à celui de “surhommes”. » Dans ce contexte, pour la grande masse des militants, voir un de ces individus appartenant au système médiatique se dégager des thèses orthodoxes constitue un grand espoir. Il ne faudrait pas que celui-ci conduise à un abandon de l’esprit critique.

Vincent Cheynet, le 14 décembre 2009

Lire la réponse d'Hervé Kempf sur son site reporterre.net : « EXCLUSIF : Hervé Kempf : "Je suis un objecteur de croissance" »

 

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« Celui qui
croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Kenneth Boulding (1910-1993), président de l'American Economic Association.

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