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Rions un peu avec Jacques Attali et son « adéqroissance »

Après avoir offert ses talents à Nicolas Sarkozy pour présider l’éphémère « Commission de libération de la croissance française », Jacques Attali reviendrait-il à ses réflexions de jeunesse ? On se souvient que dans les années 1970, quand c’était encore à la mode, notre hypergénie national rudoyait sèchement l’idéologie de croissance (ici). Mais voilà-t-il pas que le 15 décembre 2009 l’ancien conseiller spécial de François Mitterrand publie dans le sac-à-pubs L’Express une chronique intitulée « L’adéqroissance » (ici). Lisons-la : « L’idée, qui devient de plus en plus à la mode, selon laquelle il faudrait souhaiter et organiser une décroissance de l’économie, pour lutter contre les destructions qu’elle engendre, peut sembler a priori totalement stupide (…). » Jacques Attali disait lui-même voici deux ans au micro d’Europe 1 : « Opposer écologie et croissance est une bêtise intellectuelle profonde. En réalité on ne peut pas améliorer l’environnement sans croissance. Ce n’est pas la croissance qui pollue, c’est la production » (24-10-2007).

« Et pourtant », nous reprenons la chronique de Jacques Attali du 15 décembre, oui, et pourtant : « L’idée fait sens : si on l’entend comme un désir de mettre un terme aux errements de notre modèle de production, aux folies et aux fatigues de la vitesse, du rendement, du gaspillage, de l’accumulation et du remplacement irréfléchi de gadgets par d’autres gadgets ; et surtout comme la volonté de remettre en cause la définition marchande du mieux-être. Pourtant, pour accomplir une telle mutation, ce n’est pas d’une décrois­sance au sens propre du mot, dont le monde a besoin. Ni même d’une autre crois­sance, qui ne changerait rien à la structure de la production. Mais bien d’une mutation radicale de la nature même des biens matériels produits et de leurs rapports avec le temps, avec les sensations et les sentiments. » Ça se complique un peu car si l’hypergénie recopie la définition que donnent les objecteurs de croissance à la décroissance, il en conteste le terme. Mais que faisait Jacques Attali pendant que de simples militants conceptualisaient ce mot-bélier ? Il se dépensait sans compter pour libérer la croissance : l’hypercerveau de l’hypergénie n’était alors pas disponible pour les empêcher de se fourvoyer. Revenu à notre sujet, il explique qu’« une telle mutation (...) devrait conduire à une croissance adéquate (d’où le néologisme d’ “adéqroissance”) »...

Cela se complexifie plus encore ici car Jacques Attali vient d’expliquer plus haut, et d’ailleurs très justement, pourquoi l’« autre croissance » est un leurre. Ne cherchons pas à comprendre et avouons bien modestement que le propre du génie est de ne pas pouvoir être compris par la masse de ses contemporains. Alors, quand il s’agit d’un hypergénie, vous pensez !

Continuons donc : « [L’adéqroissance] exigerait de penser le système social comme étant au service du meilleur usage du temps, même non marchand ; de construire un système de production sans cesse adapté aux connaissances nouvelles en matière de conservation des ressources ; d’imaginer un système de santé fondé sur la prévention, même non marchande, plutôt que sur les soins, eux-mêmes très couteux ; de mettre en place une gouvernance sans cesse améliorée pour tenir compte des désirs et des préférences à long terme des gens. L’économie finirait alors par laisser beaucoup plus de place à la production et l’échange de biens immatériels gratuits, allant du savoir à l’art ; et le marché devrait se contenter d’en assurer l’infrastructure, en particulier par la production des besoins de base. »

En fait – nous ne l’apprendrons à personne – la raison pour laquelle le terme « décroissance » ne convient pas à Jacques Attali est qu’il n’a pas été trouvé par Jacques Attali. D’où sa trouvaille hypergéniale : « l’adéqroissance ». Ultra-lucide, la première de ses facultés est la reconnaissance qu’il marque pour ses qualités extraordinaires (une capacité que des jaloux présentent comme une mégalomanie hors du commun). Du bas de notre fange, doutons néanmoins que ce terme d’« adéqroissance » fasse école et ceci même si les grands médias s’aventuraient à le marteler comme toutes les trouvailles et les travaux du grand homme.

Bref, « cette mutation exigera d’énormes investissements, qui se traduiront, pendant longtemps encore, par une forte croissance de la production matérielle, devenue adéquate, c’est-à-dire de plus en plus économe en énergie et soucieuse de préserver l’environnement, tournée vers des réalisations immatérielles, faites de gratuité et d’altruisme, de spiritualité et de plénitude. Cette évolution donnera sa pleine valeur au temps vécu, et non plus au temps contraint. Elle fera peut- être un jour oublier l’idée même de croissance, pour la remplacer par celle d’épanouissement. »

Ouf ! Que les amis de Jacques Attali se rassurent, ils peuvent continuer à faire des affaires, tout cela n’est pas pour demain la veille, car il faudra pour arriver à la décroissance (pardon, « l’adéqroissance »), « pendant longtemps encore, une forte croissance de la production matérielle ». C’est encore plus compliqué car on se demande bien comment une « forte croissance de la production maté­rielle » peut être faite d’une spiritualité par essence immatérielle. Mais l’essentiel est que chacun y trouve son compte. Le propre de la pensée « attalienne » est d’avoir tout dit et son contraire, ce qui lui permet d’affirmer avoir eu raison sur tout.

En tout cas, c’est sans aucun doute pour cette raison que notre hyper­génie a présidé la très néo-libérale Commission de libération de la croissance. Sa « forte croissance de la production matérielle » préparait secrètement la venue de la décroissance. Il était, en fait, un agent infiltré dans le système productiviste. Non, vraiment, c’est trop fort. De surcroît, son plan a été pensé de son hôtel particulier de Neuilly, où notre hypergénie mène un train de vie très éloigné des thèses de la « simplicité volontaire », comme disent nos cousins québécois. C’est que « sa forte croissance de la consommation matérielle » personnelle est en réalité une phase de mutation qui prépare sa future entrée dans la simplicité volontaire. D’ailleurs, Jacques Attali n’a-t-il pas écrit, aussi, une biographie de Gandhi ?

On comprend alors mieux ce portrait mémorable, tout en nuances critiques, qu’a dressé de lui le journal d’Edouard de Rothschild et de Laurent Joffrin : « Si c’était une voi­ture, ce serait une Ferrari, si c’était un piano, un Steinway. Le cerveau de Jacques Attali est une mécanique précise, rapide, souple, sans anicroche. Attali, c’est un Christian Jacq de la futurologie : il vulgarise le travail des autres, défriche l’avenir et rend le présent intelligible. (…) En fait, Jacques Attali s’est trompé d’époque. Il était programmé pour la Renaissance... » (Christophe Ayad, Libération, 26-1-2008). Pendant ce temps, des esprits effrontés osent tourner en ridicule une pareille vache sacrée. N’est-ce pas odieux ?

Vincent Cheynet, le 17 décembre 2009

Lire aussi : Critique du livre de Jacques Attali, Une brève histoire d’avenir

revue Objecteurs de croissance

 

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« Celui qui
croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Kenneth Boulding (1910-1993), président de l'American Economic Association.

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