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Illustration de Pierre Druilhe parue dans la numéro d'octobre de La Décroissance.

Leur récession n’est pas notre décroissance…

Ne prenons pas les vessies pour des lanternes : la crise économique qui nous pend au nez ne constitue pas le quart du commencement d’une décroissance équitable et solidaire. Au pays de la croissance, la récession n’augure rien de bon. Remettons les mots à leur juste place.

Oyez objecteurs de croissance : la décroissance sonne à nos portes. Le PIB a baissé de 0,3 %, le système financier vacille sur ses bases et l’OCDE considère que « l’Europe est désormais plus proche de la récession que les États-Unis ». Depuis plusieurs mois chacun y va de sa petite formule pour dire que la décroissance est pour demain matin, à moins qu’elle n’ait déjà commencé. L’économiste Jean-Paul Fitoussi ouvre le bal avec une formule choc : « La Banque centrale européenne n’a pas vu venir le vent de la décroissance. Résultat, on se retrouve dans une situation où personne ne peut faire quoi que ce soit vu les contraintes budgétaires », dit-il dans Libération, qui s’empresse de titrer « La France en pleine crise de décroissance » (15-8-2008). Le Nouvel Observateur et France Info titrent, eux, « Le choc de la décroissance », en paraphrasant le livre de Vincent Cheynet. Selon Alain Jeannet, « ça y est : nous serions repartis pour dix années de crise, un peu comme après le premier choc pétrolier ou la grande récession des années 1990, avec leurs cortèges de licenciements, la décroissance, le blues à tous les étages... » (28-8-2008, L’Hebdo, Suisse).
Corinne Lepage en rajoute une couche avec un texte paru dans La Tribune le 26 août dernier. L’ancienne ministre de l’Écologie de droite, vice-présidente du Modem, précise que « nous sommes entrés dans une phase de décroissance subie et n’avons pas fait le choix d’une décroissance organisée comme certains le prônaient (…) Nous sommes entrés dans une phase de décroissance qui ne se traduit pas seulement dans une stagnation voire une récession de nature purement cyclique, liée aux conséquences de la crise des subprimes. »

Ni joyeuse ni pédagogique
Le seul hic c’est que leur récession n’a rien de commun avec notre décroissance. Pourquoi s’entêter à parler de décroissance pour ce qui est une crise économique ? La France fanfaronne encore par la voix de la sinistre Christine Lagarde qui assène savamment cet été qu’« il serait totalement inexact de parler de récession » tandis que les autres grands pays annoncent, eux, piteusement, qu’ils sont entrés en récession.
Le Japon, l’Angleterre et même les États-Unis avouent leur incompréhension de la situation actuelle : voilà que le paradis croissanciste promis prend un petit air de purgatoire… loin encore de l’enfer que sont en train de vivre les pays les plus pauvres.
Les éminents économistes appelés au chevet de l’économie productiviste capitaliste rappellent qu’il faut distinguer le ralentissement du PIB d’une véritable dépression : on ne pourrait parler de récession qu’au bout de deux trimestres de baisse du PIB. Le capitalisme nous a habitués en effet depuis sa naissance à une succession de crises, certaines passagères (la récession), d’autres plus profondes : la dépression. Les objecteurs de croissance ne sont donc pas de ceux qui fêtent au champagne l’annonce de ces crises (contrairement à certains spéculateurs capables de faire du fric avec la croissance comme avec la récession). Nous ne savons que trop ce que la grande crise de 1929 a causé de misère, surtout pour les pauvres. Nous savons aussi qu’on ne guérit pas du mirage croissanciste à coups de récession. De fait, sitôt l’économie rétablie, on poursuit la guerre des uns contre les autres et de tous contre la nature. La récession n’est donc jamais joyeuse ni même pédagogique.

Surchauffe
La récession qui s’annonce est leur crise et non pas une décroissance involontaire. Elle rappelle que le capitalisme est un régime d’accumulation qui fonctionne un peu à l’image d’une bicyclette (je m’excuse pour les objecteurs de croissance à vélo), c’est-à-dire que s’il cesse d’avancer, le système tombe.
Le système capitaliste est parmi tous les systèmes économiques celui qui a le plus besoin pour fonctionner de produire et de consommer toujours plus, alors que les humains ont besoin pour vivre de savoir se limiter. Le vieux Marx nommait cette contrainte de reproduction élargie (il ne suffit plus de renouveler à l’identique le capital initial comme dans les sociétés traditionnelles) « concentration du capital ». Les marxistes expliquent ce phénomène par le jeu de la concurrence capitaliste et certains distributistes par l’effet des taux d’intérêt bancaire qui obligent les entrepreneurs à accumuler pour rembourser leurs dettes.
Cette logique d’accumulation n’est cependant pas un long fleuve tranquille. Tout au long du XIXe siècle, le capitalisme a connu des crises tous les dix ans.
Les économistes – jamais en manque d’imagination – ont même théorisé ce phénomène en parlant de cycle économique, histoire de « naturaliser » ces crises : il y aurait donc périodiquement récession comme il y a parfois des orages de grêle. Cette récession, cause de tant de misères humaines, serait même finalement bonne pour l’économie, donc pour le peuple : il faut bien en effet qu’un pays se modernise, il faut bien que des secteurs traditionnels disparaissent au profit des secteurs novateurs, le charbon à la place du bois, le pétrole à la place du charbon, etc.
Pierre Jalée expliquait dans L’Exploitation capitaliste (Maspéro, 1974) le fonctionnement de ces crises : « À une période de prospérité succède brutalement une chute rapide comportant faillites, fermetures d’entreprises et fort gonflement du chômage, baisse des prix et disparition des profits. Puis la crise devient dépression, c’est-à-dire qu’elle prend une sorte de vitesse de croisière avec stagnation de la production à un niveau très bas et marasme général, jusqu’à ce que s’amorce une reprise générale (…) Cette reprise graduelle finit par déboucher sur un essor nouveau qui tend à s’accélérer, avec un vif accroissement de la production et des échanges, une poussée d’investissements, etc. Le niveau d’activité dépasse généralement celui d’avant la crise, car celle-ci engendre les conditions d’un nouveau bond en avant du taux de profit moyen, jusqu’à ce que se produise ce qu’on appelle parfois une “surchauffe” : les moteurs de l’économie s’emballent, la surproduction apparaît, la machine économique se dérègle et c’est une nouvelle crise qui survient. » Seule la victoire du marxisme permettrait, selon Pierre Jalée, une reproduction du capital sans crise.
Rigueur et relance
Nous avons vu avec l’URSS ce qu’il en était de ces lendemains qui chantent. Bilan humain désastreux, bilan écologique effroyable. Fin (provisoire ?) de partie.
La presse aux ordres a voulu nous le faire croire avec la fable sur la fin de l’histoire… Voilà pourtant que l’économie se rappelle à nous sous ses plus mauvais jours. Certes Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, exclut tout plan de rigueur « parce que la rigueur ce serait asphyxier l’économie au moment même où elle n’en a franchement pas besoin ». Certes François Fillon exclut un plan de relance car « il n’est pas raisonnable de parler de récession » et promet une « croissance positive » pour 2008. Un plan de rigueur ? Il en existe pourtant un depuis l’élection de Sarkozy : les coupes budgétaires dans les services publics sont même son argument de vente, les 11 000 postes supprimés cette rentrée dans l’Éducation nationale sont là pour nous le rappeler. Un plan de relance ? Il en existe également un depuis l’adoption du bouclier fiscal. Les riches n’ont jamais reçu autant de cadeaux pour pouvoir gaspiller en toute conscience. Les gouvernants français peuvent bien choisir en 2009 de faire comme leurs prédécesseurs qui en 1929 déclaraient que la France échapperait à la crise. Les faits sont cependant têtus. George Monbiot, journaliste et universitaire britannique spécialiste de l’environnement, activiste écologiste (son père est le vice-président du Parti Conservateur, comme quoi la génétique n’a pas réponse à tout), tient, lui, des propos plus alarmistes dans The Guardian du 9 octobre 2007 : « La récession est le produit d’une économie conçue pour maximiser la croissance, et non le bien-être. »
Les objecteurs de croissance peuvent-ils attendre quelque chose de bon de la récession ? Nos lecteurs connaissent notre méfiance envers la « pédagogie des catastrophes » chère à Serge Latouche : l’histoire prouve qu’il n’y a rien de bon à attendre des crises, elles enfantent plus sûrement des Hitler ou des Staline que des Gandhi. Peut-on cependant faire exception avec la méga-crise énergétique qui s’annonce ? George Monbiot semble le croire puisqu’il rappelle avec raison que « les gouvernements adorent la croissance parce qu’elle les dispense de s’attaquer aux inégalités ». Henry Wallich, ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine entre 1974 et 1986, ne dit d’ailleurs pas autre chose : « La croissance est un substitut à l’égalité de revenu. Tant qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir et cela rend tolérables les grands écarts de revenus » ; « la croissance est un sédatif politique qui étouffe la contestation, permet aux gouvernements d’éviter l’affrontement avec les riches, empêche de bâtir une économie juste et durable ».
Heureux hommes qui continuent à rêver à des ruptures automatiques. Si la croissance est en effet un piège qui généralise l’univers capitaliste et fait de chacun de nous un complice de sa propre aliénation (comme le montre notre ami Accardo), rien ne garantit que la fin du système croissanciste (par panne d’énergie bon marché) débouche automatiquement sur de folles mobilisations anti-riches. La crise de 1929 a débouché d’abord sur un déni (« ça n’arrivera pas ») puis sur des solutions dirigistes avec en France le groupe X-Crise, né en 1931, dont le porte-parole Auguste Detœuf plaidait pour une pause de la croissance et annonçait la mort du libéralisme. On a eu Vichy et après l’espoir de la Libération l’ultra-libéralisme actuel.
L’histoire prouve que les humains savent accepter les inégalités les plus fortes et le pillage de la nature y compris en période de non-accumulation capitaliste.

Pas de rafistolage
Nous devons donc travailler politiquement à construire une alternative. Parce que, comme nous l’écrivons depuis des années, le choix pour le plus grand nombre des humains n’est pas entre croissance et décroissance mais entre récession et décroissance. Parce que effectivement « cette récession sera la plus féroce depuis la Seconde Guerre mondiale », selon Dean Baker, codirecteur du Center of Economic and Policy Research. Nous devons rappeler avec Serge Latouche que « la décroissance ce n’est pas la croissance négative » (Petit traité de décroissance sereine).
Nous ne proposons pas de rogner sur les cartes ni même simplement de les distribuer autrement : ce que nous voulons, c’est croire qu’on peut changer de jeu.
La décroissance ce n’est donc pas faire la même chose en moins, même en beaucoup moins, c’est faire tout autre chose, c’est renouer avec une utopie concrète. C’est, comme le rappelle notre slogan « moins de biens, plus de liens », inventer collectivement une façon de vivre beaucoup mieux avec beaucoup moins. Ce n’est donc pas en apprenant à se serrer la ceinture qu’on résoudra à la fois la crise sociale et environnementale mais en redevenant des usagers maîtres de leurs usages.
La décroissance ne peut qu’être un choix collectif politiquement assumé.
La crise de 1929, celles de 1973 et de 1979 liées aux chocs pétroliers, celle de 1993 avec l’éclatement du système monétaire européen, celle de 1994 au Mexique, celle qui a ravagé l’ex-URSS, celle qui frappe aujourd’hui Cuba, toutes ces crises et leur mode de gestion prouvent que si la décroissance peut utiliser des outils de politique économique anti-crise (comme la planification, le rationnement, la redistribution avec l’adoption d’un revenu universel couplé à un revenu maximal autorisé, etc.), elle ne s’y réduit pas. Le but n’est pas de rafistoler le système mais bien d’essayer d’en sortir. Si la décroissance ne sera jamais le choix du pire mais celui du possible, car nous n’attendons rien d’un effondrement écologique ou social, elle n’est pas non plus la défense des activités existantes dont la forme caricaturale actuelle est le trop fameux « Pas touche à mon régiment ! »
Pourquoi maintenir la confusion ?
Leur récession n’a rien de commun avec notre décroissance. Admirons cependant ce coup de force sémantique qui conduit à nommer du nom du projet le plus opposé au leur les conséquences négatives de leur propre politique.
La société serait malade non pas de la foi dans la croissance mais de l’air du temps décroissant, des tentations décroissantes. Demain on nous accusera de nihilisme. Notre époque est celle de la confusion mentale. De même que l’on refuse l’idée qu’il puisse encore exister une opposition radicale et donc une alternative politique, on fait comme si la décroissance appartenait au système : on maintient ainsi l’illusion qu’un seul monde serait possible.
Les objecteurs de croissance seraient au mieux des croissancistes qui s’ignorent (ah, si on pouvait croître indéfiniment en paix !) ou des messagers de malheur annonçant des mauvais jours, au pire les gardes-chiourme du système en crise. L’accusation est portée à droite comme à gauche, surtout à gauche. Le Jura libertaire du 25 juillet 2008 reprend les thèses de René Riesel et Jaime Semprun : « La décroissance ? C’est l’administration du désastre. »
Ce n’est plus le bolchevique le couteau entre les dents, c’est l’objecteur de croissance venant faire la police des consommations (et en passant, des mœurs). On peut cependant encore faire mieux dans la perversion idéologique, ainsi lorsque La Nouvelle République titre « La France en crise de décroissance ». Ceux qui pensaient que la crise était celle du système économique productiviste en sont pour leur grade. La crise qui s’annonce serait celle de la décroissance, elle aurait même son journal. Face aux Échos ou à La Tribune, médias de l’économie joyeuse et prospère, on pourrait lire La Décroissance, journal de la mal-vie et des catastrophes en tout genre. Osons le dire encore une fois à ceux qui n’ont rien entre les oreilles : la décroissance c’est l’anti-récession. Tout comme la réduction du temps de travail, c’est l’anti-chômage mais aussi la possibilité de faire un autre choix de vie que le « travailler plus pour gagner plus et consommer plus ».

Paul Ariès, La Décroissance, octobre 2008


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« Celui qui
croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »
Kenneth Boulding (1910-1993), président de l'American Economic Association.

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